Perspectives | Anthony Bosman

Les mathematiques a la lumiere de leternite :vers une comprehension adventiste des mathematiques

Pythagore est né sur l’île grecque de Samos au VIe siècle avant Jésus-Christ. Jeune, il a consacré sa vie aux voyages et aux études. Il s’est instruit auprès d’astronomes mésopotamiens, et s’est rendu en Égypte où il a étudié les mathématiques avec des prêtres. On spécule qu’il est allé aussi loin qu’en Inde, rassemblant les découvertes mathématiques de ces diverses cultures. On met à son compte la découverte de la première preuve du théorème en rapport avec les longueurs des côtés d’un triangle rectangle.

L’expérience de Pythagore est un témoignage de la façon dont les mathématiques peuvent transcender des visions du monde par ailleurs contradictoires. Personnellement – alors que je termine presque mon doctorat en mathématiques – j’ai étudié avec des mathématiciens sur trois continents et avec des collègues représentant presque chaque vision du monde et religion principales. La communauté mathématicienne est très fière que sa discipline antique soit un point de rencontre pour des individus du monde entier.

On pourrait donc être tenté de croire que, les vérités mathématiques semblant être indépendantes de l’engagement religieux personnel, un croyant ne trouverait que peu de motivation à intégrer sa foi à l’étude des mathématiques. L’histoire, cependant, dit le contraire. Pythagore a recruté à sa suite de nombreux disciples qui ont fondé une religion autour des mathématiques. Ceux-ci croyaient que les chiffres avaient des caractéristiques divines – particulièrement ceux qui avaient des propriétés mathématiques intéressantes. Platon, le grand philosophe grec qui a énormément influencé la pensée occidentale, a mis les mathématiques au centre de l’ontologie et de l’épistémologie. Il croyait que les objets mathématiques étaient des entités éternelles, et que les étudier était la meilleure façon d’attirer l’âme à la vérité1. Ce n’est pas accidentel si de nombreux philosophes et théologiens ultérieurs – comme Pascal et Descartes – furent également des mathématiciens. Pour Kant, la géométrie euclidienne était le fondement même de sa théorie de la connaissance à un point tel que la découverte de la géométrie non-euclidienne au siècle suivant, bien qu’elle n’ait été qu’une simple découverte mathématique, a constitué un plus grand défi à ses arguments que n’importe quelle autre critique philosophique2.

Pourquoi un tel intérêt de la part des philosophes et des théologiens pour les mathématiques ? Parce qu’ils cherchent à comprendre la nature de la réalité (et de la façon dont les humains peuvent arriver à la connaissance de la réalité) et parce que les mathématiques se sont révélées être l’outil le plus fiable dans l’étude du monde naturel. Mais plus que ça, les mathématiques sont uniques parce qu’elles semblent offrir une certitude sous forme de preuve. Les théories scientifiques et l’étude historique, bien qu’utiles, peuvent être modifiées, tandis que seules les mathématiques semblent ancrer la vérité sur l’irréfutable raisonnement déductif.

Les mathématiques et l’adventisme

Abordons l’adventisme. Au cœur de l’adventisme se trouvent des affirmations radicales sur la nature de la réalité et la source de la véritable connaissance. Nous avons construit un système d’éducation global qui enseigne aux étudiants d’étudier à la lumière de l’éternité : de faire de la révélation de Dieu dans les Écritures le fondement de leur apprentissage, de comprendre les sciences naturelles comme témoignant de la majesté et de l’amour du Créateur, de considérer l’histoire comme se dirigeant vers son point culminant dans le retour de Jésus, de respecter le corps humain comme étant le temple du SaintEsprit et de découvrir la joie du service.

Qu’en est-il des mathématiques ? Que dit l’adventisme sur ce sujet ? Cette question exige qu’on s’y arrête sérieusement. En fait, nous avons l’injonction « d’aimer Dieu de toute notre intelligence » (Matthieu 22.37, NBS3). Ce « tout » inclut les mathématiques particulièrement pour ceux d’entre nous qui passons une grande partie de notre temps à les étudier et à les enseigner.

Les normes mathématiques pour l’éducation adventiste comprennent l’objectif « d’aider les étudiants à apprendre à voir et à refléter l’image de Dieu tout en devenant compétents dans les divers aspects des mathématiques » et d’en venir à « reconnaître Dieu en tant que Créateur et Gardien d’un univers ordonné2 ». Voilà de nobles buts, mais qu’ont à faire avec les mathématiques le fait d’être créés à l’image de Dieu ou le fait de reconnaître Dieu comme Créateur ? Effectivement, tant que nous n’aurons pas répondu à ces questions et que nous ne serons pas capables de le dire de façon à ce que ce soit clair dans l’esprit de nos élèves, pouvons-nous vraiment considérer l’enseignement des mathématiques comme faisant partie de l’éducation adventiste ?

Généralement, il a deux façons de considérer les mathématiques. La première est de les voir comme un outil utile pour être productif dans la société et pour apprécier la structure du monde créé. Les Écritures nous demandent de payer nos taxes et elles pointent la voûte céleste qui témoigne de la gloire de Dieu – les mathématiques étant nécessaire pour accomplir ces tâches, nous en concluons que nous avons intégré cette discipline. Certes, les mathématiques sont un outil incroyablement utile pour ces tâches, mais quelle valeur cela donne-t-il à l’étude des mathématiques pour elles-mêmes ?

Par exemple, Pierre de Fermat a affirmé qu’il n’existe pas de nombres entiers , a, b et c qui vérifient l’équation a+ b= c (il y a de nombreuses solutions pour n = 2 telles que 32+42 = 52). Après 300 ans de tentatives infructueuses pour prouver le théorème de Fermat, les mathématiciens ont finalement réussi. Cet accomplissement a-t-il son utilité propre ? Ou ce travail est-il dépourvu de sens tant que quelqu’un n’aura pas trouvé le moyen d’appliquer ce résultat à la compréhension de quelque phénomène naturel ? De plus, comment répondre à un étudiant qui demande pourquoi les mathématiques se prêtent si bien à l’explication du monde naturel ?

La deuxième approche cherche à répondre à la question du pourquoi nous devrions donner de l’importance aux mathématiques en les rangeant avec les sciences naturelles, et en suggérant que les objets mathématiques comme les nombres, les ensembles et les fonctions font autant partie de la création divine que les pierres, les arbres ou les galaxies. Désirons-nous que nos élèves conçoivent les chiffres comme faisant partie de la création de Dieu ? Si c’est le cas, enseignons-nous que Dieu a créé les nombres entiers en premier, puis les nombres rationnels et finalement les nombres irrationnels ? Qu’en est-il des nombres imaginaires ? Les normes mathématiques adventistes semblent soutenir cette opinion quand elles incluent l’objectif d’enseigner aux étudiants d’apprécier « le don divin du système de numération5 ». En parlant du système de numération comme d’un « don de Dieu », on amène les élèves à croire que Dieu a établi les axiomes de Peano, le fondement des mathématiques, tout aussi sûrement qu’il a donné les commandements à Moïse. Est-ce la position que nous voulons défendre ?

Peut-être que Dieu lui-même est un mathématicien ! Galilée a suggéré que Dieu a créé l’univers en utilisant le langage mathématique et que les objets mathématiques sont donc véritablement les « pensées de Dieu » ou des objets existant dans la « pensée de Dieu ». On peut voir là un remballage théiste de l’idée platonicienne à savoir que les objets mathématiques existent parmi les « formes » éternelles et invariables qui peuvent être appréhendées par un raisonnement correctement entraîné. Les chrétiens devraient réfléchir sérieusement avant d’adopter une telle opinion, le Nouveau Testament rejetant la raison comme un moyen suffisant pour discerner les pensées de Dieu6. Voulons-nous enseigner que la preuve mathématique est un moyen pour que nous accédions aux pensées de Dieu ?

Dans la suite de cet article, je vous présenterai les réflexions qui m’ont amené à comprendre la nature et la valeur de faire et d’enseigner les mathématiques dans une perspective adventiste. Je dois admettre que beaucoup d’entre elles présentent encore de vifs questionnements que j’espère sincèrement continuer à approfondir toute ma vie. Ma prière est que cet article aide à générer un véritable dialogue et de futures recherches. Au bout du compte, j’espère voir une génération d’étudiants dont la foi en Christ leur servira de motivation pour étudier sérieusement les mathématiques et dont le plaisir de faire des mathématiques fortifiera leur amour pour Dieu.

Les mathématiques et la réalité

L’histoire des mathématiques, malgré sa richesse, nous laisse encore sans consensus historique sur ce que les mathématiques sont, ou pourquoi elles fonctionnent. Nombreux sont ceux qui ont épousé l’opinion de Godfrey Hardy, à savoir que « la réalité mathématique est en dehors de nous, que notre fonction est de la découvrir ou de l’observer, et que les théorèmes que nous prouvons et décrivons avec grandiloquence comme étant nos propres créations ne sont que tout simplement les notes de nos observations7. » Oui, nous parlons souvent des objets mathématiques comme s’ils étaient de véritables objets existant quelque part, mais cette façon de voir débouche sur ces questions très difficiles : où la réalité mathématique existe-t-elle vraiment et pourquoi la preuve logique est-elle notre moyen de l’observer ?

D’autres, en particulier plus récemment, ont avancé que les mathématiques ressemblent moins aux sciences naturelles et plus aux arts ; cela signifiant que les théorèmes mathématiques ne sont pas découverts mais créés. Cela nous permet de comprendre la déclaration de Karl Weierstrass qui dit que « le véritable mathématicien est un poète8 ». Bien que cernant le sens de la créativité présent dans la production des mathématiques modernes, l’idée que les mathématiques sont une construction purement humaine fait face à de sérieux défis qu’Eugene Wigner a bien présentés dans son remarquable article The Unreasonable Effectiveness of Mathematics in the Natural Sciences (L’efficacité irraisonnable des mathématiques dans le monde naturel). Tout d’abord Wigner observe que « le grand mathématicien exploite pleinement, presque impitoyablement, le domaine du raisonnement admissible, et élude l’inadmissible. Que sa témérité ne l’entraîne pas dans un bourbier de contradictions est un miracle en soi ; il est certainement difficile de croire que notre capacité de raisonner ait été amenée à la perfection qu’elle semble posséder par le processus darwinien de la sélection naturelle9. »

Dans les efforts créatifs, particulièrement ceux entrepris par un grand nombre de personnes, il est important de savoir précisément où l’on va. Avant de construire des gratte-ciel, on dessine des plans et on construit des modèles. Mais il semble que les mathématiques aient été un ajout irresponsable de pièces et de planchers qui, au lieu de produire de l’incohérence, ont régulièrement donné des résultats que la communauté scientifique décrit comme étant étonnamment élégants et beaux. Par exemple, il n’y avait aucune garantie que le geste risqué de généraliser les nombres réels aux nombres complexes en définissant i=√-1 enrichirait le domaine. Et pourtant, plutôt que de mener à une contradiction logique, cela a rendu possible la découverte de relations magnifiques et tout à fait surprenantes telles que la formule de Euler ei+1=0. Il est difficile d’échapper à l’impression que de telles relations attendent simplement qu’on les trouve.

Wigner poursuit son argumentation : non seulement les mathématiques ont une cohérence interne surprenante mais, de façon déraisonnable, elles excellent dans l’explication du monde naturel. Il note que, bien que les mathématiques aient été bien ancrées dans des problèmes physiques durant les siècles passés alors que l’on faisait peu de différences entre un mathématicien et un physicien, au début du XIXe siècle les mathématiques sont devenues une discipline abstraite, plutôt détachée du monde que les mathématiciens habitaient. Par exemple, les nombres complexes sont largement considérés comme essentiels aux formules modernes de la mécanique quantique, bien que l’introduction de i ait été faite totalement indépendamment de considérations naturelles.

Considérez la géométrie euclidienne qui fut construite sur un fondement de cinq axiomes intuitifs, solidement ancrés dans le monde physique. Pendant longtemps, les mathématiciens se sont démenés pour démontrer que le cinquième axiome qui, plus complexe que les autres, traite des propriétés des lignes parallèles, était une conséquence logique des quatre premiers axiomes. Cependant, ils découvrirent finalement qu’il est logiquement indépendant des autres axiomes et pouvait être modifié sans les contredire.

Ainsi, par pure curiosité, au XIXe siècle, c’est exactement ce qu’ils firent. Le résultat en a été ce que nous appelons les géométries non-euclidiennes – des descriptions de l’espace courbe qui semblent entièrement contre-intuitives. Le consensus général était que les mathématiciens ne faisaient que s’amuser et que pour ce travail il n’y avait pas d’utilité dans la vie réelle. Par contre, la découverte au XXe siècle de la relativité et de la courbure de l’espace-temps a révélé que la géométrie non-euclidienne était exactement ce dont nous avions besoin pour décrire au mieux notre univers10.

Ayant réfléchi à cette histoire et à d’autres épisodes similaires, Wigner conclut : « Le miracle de la pertinence du langage mathématique dans la formulation des lois de la physique est un merveilleux don que nous ne comprenons pas et ne méritons pas11. »

Le mystère de Wigner est triple : Pourquoi sommes-nous capables de faire des mathématiques, pourquoi l’univers a-t-il une structure profonde et pourquoi les mathématiques l’expliquent-t-elle si bien ? C’est là que la vision du monde chrétienne convient particulièrement bien pour donner à ces miracles un solide cadre explicatif.

Les mathématiques et la création

Commençons avec la création. Comme l’explique le physicien théoricien et théologien J.C. Polkinghorne, « si le monde réel est la création du Dieu rationnel, et si nous sommes des créatures faites à l’image divine, il est donc tout à fait compréhensible qu’il y ait un ordre dans l’univers qui soit profondément accessible à nos esprits12. » Cela explique pourquoi tant de pionniers de la science moderne et des mathématiques, tels que Newton, considéraient que leur foi était la grande motivation du travail qu’ils faisaient. Morris Kine, dans son histoire des mathématiques, affirme qu’ils agissaient sous la conviction que « Dieu avait conçu l’univers et qu’on pouvait s’attendre à ce que tous les phénomènes de la nature suivent un plan directeur. Un esprit concevant l’univers aurait presque certainement employé un ensemble de principes de base pour gouverner les phénomènes conjoints13. »

Reconnaissant le mérite que la doctrine de la création a eu de faire avancer les sciences mathématiques, il est prudent de réviser le récit de la création dans l’espoir de mieux comprendre la nature des mathématiques. La Genèse débute avec Dieu qui crée le monde, lui donne sa structure et transforme son état de confusion en un état d’ordre. Puis les humains, homme et femme, sont faits à l’image de Dieu. Ils reçoivent un mandat de participer à la création : de la prolonger (« Soyez féconds et multipliez-vous ») et de dominer sur elle (« Dominez » – Genèse 1.18). Dieu crée les animaux, et Adam les nomme ; Dieu crée un jardin, et le premier couple est invité à le cultiver. Nous avons donc ici une image d’une coopération humaine et divine dans l’entretien et la prolongation de la création.

Dans ce bref survol de la philosophie des mathématiques, nous avons noté plus haut qu’il y a de bonnes raisons de penser que les mathématiques sont un processus à la fois de découverte et de création, bien que l’un et l’autre soient des défis en soi. L’image dans la Genèse de l’humanité créée pour entretenir un jardin offre un riche modèle pour résoudre cette tension. Un jardin est à la fois découvert et créé. Les plantes qui y poussent existaient déjà dans la nature mais la façon dont elles sont assemblées, arrangées et cultivées reflète la créativité des jardiniers humains.

On peut en dire autant des mathématiques : nous commençons avec des idées qui apparaissent très naturellement dans le contexte de la création de Dieu puis, en tant que porteurs d’image, nous interagissons avec la création en prolongeant rationnellement ces idées. Ayant été faits à l’image de Celui qui a fait le cosmos, il est normal de s’attendre à une certaine forme de correspondance entre les notions mathématiques et la structure que nous découvrons dans le monde naturel. Nous nous attendons aussi à ce que nos mathématiques reflètent les peuples et les sociétés qui les ont développées.

Il faut donc refuser de classer les mathématiques soit dans les sciences naturelles soit dans les arts créatifs parce qu’elles sont à la fois les unes et les autres. Le mathématicien du XIXe siècle Leopold Kronecker croyait, semble-t-il, que « Dieu a fait les nombres entiers, tout le reste est l’œuvre des humains14. » Peu importe la façon que nous choisissons de les encadrer, nous devrions enseigner à nos étudiants que l’aptitude pour faire des mathématiques est une facette de l’image de Dieu en nous. Dans ce sens, c’est un talent incroyablement puissant donné par Dieu, mais le développement des mathématiques reflète aussi la créativité humaine. Les théorèmes des mathématiques supérieures n’étaient pas présents avant la fondation du monde ; l’humanité a plutôt reçu la liberté d’élargir le domaine par le biais des définitions mathématiques que nous choisissons et les axiomes que nous mettons au point. C’est comme pour le musicien qui a la liberté d’écrire les chants qu’il veut, tout en respectant les règles fixes.

Certains ont essayé de marquer une différence entre les mathématiques pures et les mathématiques appliquées. Cette distinction de termes s’est parfois avérée utile, mais il reste qu’il est vraiment difficile d’établir cette démarcation. Comme signalé plus haut, un mathématicien peut poursuivre un domaine d’étude simplement pour satisfaire sa curiosité. Par contre, souvent, les notions qu’il développe se révèlent plus tard être précisément les outils nécessaires pour décrire un certain phénomène naturel. Mon propre domaine de recherche mathématique, la théorie des nœuds, appartenait aux mathématiques complètement pures pendant presque tout le premier siècle de son développement ; mais, dans les récentes décennies, on lui a découvert un nombre inattendu d’applications en biologie et en physique. La vérité qu’un mathématicien cherche simplement pour sa beauté ou son élégance est perçue comme une occupation décrivant la création et témoignant de son bon Créateur.

Mais quelqu’un pourrait demander : pour être considérées comme valables, faut-il que les mathématiques trouvent une application dans le monde naturel ? Retournons au jardin de la Genèse. Porter du fruit n’était pas la seule raison d’être des arbres, ils étaient aussi beaux (Genèse 2.9). Dans la création de Dieu, originalement, la beauté avait une valeur en soi, indépendamment de tout but utilitaire. L’humanité avait le dessein de faire plus que juste survivre ; nos jardins nous donnent des fruits à manger et des fleurs pour que nous en jouissions. Pareillement, la valeur des mathématiques peut se trouver tant dans son utilité que dans sa beauté.

Les mathématiques et l’éternité

On commence à voir comment les mathématiques nous ramènent à nos origines, nous rappelant notre rôle de porteurs d’image d’un bon Créateur. Un proverbe de Salomon déclare : « La gloire de Dieu, c’est de cacher les choses ; la gloire des rois, c’est de découvrir les choses » (Proverbes 25.2). Ailleurs, Salomon nous rappelle que l’éternité a été placée dans le cœur humain (Ecclésiaste 3.11). Quand nous étudions, apprenons et recherchons ces choses cachées, quand nous sommes exposés à des domaines de découvertes et de développements sans fin, le désir de l’éternité se réveille dans le cœur humain. Les mathématiques, particulièrement, semblent rendre cher aux humains l’espoir de l’éternité.

Le Nouveau Testament se termine sur la vision de Christ qui restaure la création en faisant de nouveaux cieux et une nouvelle terre. Il est dit ici que la gloire de Dieu illuminera la ville et que les rois de la terre apporteront leur gloire dans la ville où Christ demeure avec son peuple (Apocalypse 21. 23-26). Gloire est un terme large. Une des rares autres références à la gloire des rois dans les Écritures se trouve dans le proverbe de Salomon cité plus haut. Il semble ainsi que nous ayons là pour l’humanité, une vision d’une éternité d’études, de découvertes et de créativité glorifiant Dieu. Dans la communauté mathématicienne, nous considérons souvent la découverte d’un grand théorème comme un moyen d’être immortalisé ; les étudiants chrétiens, au contraire, devraient apprendre que de tels accomplissements intellectuels doivent être déposés avec révérence aux pieds de Celui qui seul possède l’immortalité. La découverte mathématique ne devrait pas produire de l’orgueil mais plutôt conduire l’individu à l’adoration.

À travers le prisme de la foi, les mathématiques sont beaucoup plus qu’une simple manipulation de symboles. Non, elles sont un porteur d’image qui prend sa place en tant que co-créateur avec Dieu.

Ellen White nous rappelle : « Nous pouvons toujours chercher, étudier, apprendre, sans jamais atteindre l’infini15. » Ces études sans fin se poursuivront cependant dans le monde à venir : « Le ciel est une école dont le champ d’études est l’univers et le maître, le Dieu infini. Une section de cette école fut installée en Éden et fonctionnera à nouveau lorsque le plan de la rédemption aura été mené à terme16. » Voyons, allons-nous faire du calcul sur la nouvelle terre ? Sans aller jusqu’à suggérer que nos conventions et formules modernes de cette discipline seront employées au paradis, il faut dire aux étudiants que les mathématiques font intimement partie de l’éternité des études glorifiant Dieu, et pour lesquelles ils ont été créés.

Les mathématiques et l’éducation

À travers le prisme de la foi, les mathématiques sont beaucoup plus qu’une simple manipulation de symboles. Non, elles sont un porteur d’image qui prend sa place en tant que co-créateur avec Dieu. Ainsi, l’enseignement des mathématiques consiste à faire plus qu’aider les élèves à apprendre comment résoudre des algorithmes ou manipuler des symboles. J’en suis venu à penser que les tableaux noirs ou blancs sont des fenêtres sur l’éternité, et à espérer que mes cours éveilleront les étudiants à la notion des découvertes et des co-créations sans fin pour lesquelles ils ont été créés. L’enseignement des mathématiques aide les étudiants à reconnaître leur véritable identité, leur valeur incroyable et la place étonnante qu’ils occupent dans l’univers. Les mathématiques témoignent de la réalité que nous ne sommes pas ici par hasard mais que nous avons été conçus pour découvrir et prolonger la création tout en appréciant sa beauté. Et puis, les mathématiques nous enseignent à soupirer après l’éternité où nous pourrons continuer notre éducation en présence de Celui qui nous a formés par amour.

Tout en anticipant l’éternité, les mathématiques nous enseignent également d’importantes leçons de caractère. Au cours des quelques dernières années, j’ai intentionnellement présenté à mes élèves la recherche de Carol Dweck sur le changement d’état d’esprit17. Dweck utilise ce terme pour décrire les différentes façons dont les élèves considèrent leur intelligence, et par conséquent réagissent au succès ou à l’échec. D’un côté, les élèves qui croient que l’intelligence est fixe – vous êtes né avec la bosse des maths ou pas – ont tendance à interpréter leurs mauvais résultats en maths comme l’évidence qu’ils sont incapables de maîtriser cette matière. D’un autre côté, les élèves à qui l’on enseigne que l’intelligence est passible de développement – comme tout muscle – ont tendance à interpréter leurs mauvais résultats comme des indicateurs qu’ils ont à prendre des mesures supplémentaires pour maîtriser leur matière.

À mes cours de calcul, j’ai ajouté comme objectif du cours d’amener mes élèves à changer d’état d’esprit : je leur donne des occasions de récupérer certains crédits en retravaillant des problèmes de leurs devoirs manqués. Je leur apprends à apprendre de leurs erreurs. À mi-parcours, je rencontre mes élèves et leur demande d’apporter les corrections à leurs problèmes manqués, et j’emploie un schéma de notes flexible qui permet à l’élève de se rattraper s’il persévère après de mauvaises notes à un examen de mi-parcours.

J’ai vu que cela fait une énorme différence pour de nombreux élèves comme Sarah18. Elle aimait le calcul vectoriel mais elle s’était découragée parce qu’elle le trouvait difficile. Après avoir eu de mauvaises notes à ses deux examens de mi-parcours, elle a commencé à se désintéresser du cours. Je l’ai rencontrée et nous avons discuté de la façon d’utiliser ces revers comme des opportunités d’apprentissage. Ensemble, nous avons fait un plan d’étude. Le résultat a été qu’elle a terminé le cours avec les notes les plus élevées à l’examen final. Un an après avoir suivi ce cours, elle m’a confié combien les cours qu’elle prenait en sciences mathématiques la passionnaient. Des élèves comme Sarah qui appartiennent à une démographie sous-représentée en mathématiques, sont particulièrement soumis au risque d’abandonner des études de mathématiques après avoir subi un échec initial. Il est donc très important d’expliquer le changement d’esprit parce que cela enseigne aux élèves à risque à persévérer, et à continuer pour apporter de précieuses contributions aux mathématiques et à la société.

Au-delà de la persévérance dans les mathématiques, les élèves qui cultivent le changement d’esprit développent des traits de caractère qui se transposent dans toutes les sphères de leur vie. Les chrétiens comprennent que cette croissance du caractère a une valeur éternelle : « Bien plus, nous mettons notre fierté dans les détresses, sachant que la détresse produit l’endurance, l’endurance une fidélité éprouvée, et une fidélité éprouvée l’espérance » (Romains 5.3-4).

Finalement, tout en anticipant la restauration de la création divine, nous sommes constamment confrontés au sérieux de la désolation de ce monde actuel. Les mathématiques tout comme l’art peuvent donner aux individus des aperçus du monde à venir, mais si nous prenons au sérieux l’appel de Jésus à servir, nous devons faire un pas de plus et alléger la souffrance du monde actuel.

Saisissez l’applicabilité des mathématiques. J’ai développé une responsabilité croissante d’inspirer et de défier mes élèves d’employer leur formation pour répondre aux grands besoins de ce monde dans n’importe quelle carrière qu’ils auront embrassée : qu’ils soient éducateurs, ingénieurs, professionnels médicaux, avocats et même mathématiciens. Dans un cours de calcul, par exemple, après avoir enseigné un certain nombre de méthodes d’intégration, j’ai mis à part une semaine pour que les élèves travaillent sur des projets qui ont appliqué ces compétences à diverses autres disciplines. Ils ont découvert de multiples opportunités : pour que les étudiants en prépa de médecine analysent le flux sanguin et le débit cardiaque, pour que ceux en administration évaluent le surplus du consommateur, pour que les ingénieurs examinent la pression hydrostatique, et pour que les étudiants curieux mathématiquement se débattent avec le paradoxe de la trompette de Gabriel. Ainsi, au-delà de permettre aux étudiants de pratiquer les compétences de leur formation de manière agréable, j’ai utilisé les projets pour les amener à reconnaître que le but de l’éducation est la joie du service dans ce monde et dans le monde à venir.

Certes, les méthodes de résolution et les résultats mathématiques existent indépendamment de la vision du monde ou de l’engagement religieux d’un individu, mais les éducateurs adventistes ont le mandat d’enseigner à leurs élèves de permettre à leur foi de modeler la façon dont ils voient la nature et le but des mathématiques. De façon incroyable, cela peut transformer ce sujet en un témoignage perpétuel du grand plan de la rédemption – de la création à l’éternité – et rappeler aux étudiants leur identité de porteurs d’image, leur inspirant d’adorer un Créateur merveilleux. Plus encore, les mathématiques peuvent équiper l’étudiant pour une éternité de service utile à la ressemblance de Christ. « Si l’on y réfléchit profondément, on comprend qu’éducation et rédemption sont une seule et même chose19 ».

Cet article a été revu par des pairs.

Anthony Bosman

Anthony Bosman, MS, termine actuellement son doctorat en mathématiques à la Rice University à Houston, au Texas, aux États-Unis. Il a obtenu sa licence à la l'université de Stanford en Californie. Son domaine de recherche est la topologie en basses dimensions, l’étude des formes et des surfaces jusqu’à déformation continue. Sa recherche se concentre particulièrement sur les nœuds et les liaisons. Il a enseigné plusieurs cours de mathématiques de premier cycle. Il aime travailler avec les programmes d’enrichissement des mathématiques afin d’amener les étudiants du secondaire à se passionner pour les maths. Il est un leader spirituel sur le campus.

NOTES ET RÉFÉRENCES

  1. Plato, Republic, trans. G. M. A. Grube, revised by C. D. C. Reeve (Indianapolis: Hackett Publishing, 1992).
  2. 2 Morris Kline, Mathematics and the Search for Knowledge (New York: Oxford University Press, 1985).
  3. Toutes les citations bibliques sont tirées de la Nouvelle Bible Segond (NBS), 2002.
  4. Office of Education, North American Division Seventh-day Adventist Church, Pre Algebra: 2012 Secondary Mathematics Standards in Seventh-day Adventist Schools, 2, 3, accédé le 10 mai 2016, http://adventisteducation.org/downloads/pdf/nad_mathematics_prealgebra_2012.pdf.
  5. “Numbers and Operations,” http://adventisteducation.org/downloads/pdf/Elementary%20Math%20Standards%20Numbers%20and%20Operations.pdf.
  6. Corinthiens 2.14 tiré de la NBS.
  7. Godfrey H. Hardy, A Mathematician’s Apology (Cambridge, Mass.: Cambridge University Press, 1967), 123, ciré dans Morris Kline, Mathematics: The Loss of Certainty (New York: Oxford University Press, 1980), 322.
  8. Karl Weierstrass, cité dans Kline, Mathematics: The Loss of Certainty, 324.
  9. Eugene Paul Wigner, “The Unreasonable Effectiveness of Mathematics in the Natural Sciences,” in The Collected Works of Eugene Paul Wigner, ed. Jagdish Mehra, vol. 6, Philosophical Reflections and Syntheses (New York: Springer-Verlag, 1995), 534-49, doi:10.1007/978-3-642-78374-6_41.
  10. La courbure de l’espace-temps n’est pas suffisamment significative et la géométrie euclidienne classique enseignée au secondaire fait encore un bon travail pour décrire des phénomènes locaux.
  11. Wigner, “The Unreasonable Effectiveness of Mathematics,” in Mehra, The Collected Works, vol. 6, 549.
  12. 12 J. C. Polkinghorne, Science and Theology: An Introduction (London: Society for Promoting Christian Knowledge, 1998), 73.
  13. Kline, Mathematics: The Loss of Certainty, 52.
  14. Eric Temple Bell, Men of Mathematics (New York: Simon and Schuster, 1986), 477.
  15. Ellen G. White, Le ministère de la guérison, (Mountain View, Californie : Éditions le Monde français, 1977), p. 367.
  16. Ellen G. White, Éducation (Dammarie les Lys, France.: Éditions Vie et Santé, 1986), p. 333.
  17. Carol S. Dweck, Mindset: The New Psychology of Success (New York: Random House, 2006).
  18. Ce nom est un pseudonyme.
  19. White, Éducation, p. 35.